Selon le Guardian, des scientifiques de l'université de Sheffield ont reproduit le comportement optique de la coupe de Lycurgue, un verre romain de 1 600 ans conservé au British Museum. Il paraît vert jade sous un éclairage normal et rouge rubis lorsqu'on l'éclaire par l'arrière. Cet exploit d'ingénierie optique déconcerte historiens et verriers depuis des siècles.
L'équipe est partie d'une recette ancienne, déduite d'un fragment de l'original romain, qualifié de « dichroïque », c'est-à-dire de deux couleurs. Lisa Hollands, technicienne à l'école d'ingénierie chimique, des matériaux et biologique de l'université, parle d'un « travail de passion ». « Pour moi, c'est de la magie », dit-elle, en rappelant que d'autres avaient déjà essayé « avec un succès limité ».
Or et argent à l'échelle du nanomètre
Lisa Hollands a mené les premières recherches avec Caroline Jackson, professeure et spécialiste du verre romain. Restait à introduire dans le verre des nanoparticules d'or et d'argent, chacune mille fois plus petite qu'un grain de sable. On a fabriqué un verre épais en fusion. En refroidissant depuis une température bien supérieure à 1 000 °C, des nanocristaux d'or et d'argent ont commencé à se former autour de particules présentes dans la masse.
La chercheuse explique le mécanisme : lorsque la lumière traverse ce verre, les particules d'or et d'argent bloquent le bleu et le vert et ne laissent passer que les rouges et les orangés. Quand la lumière se réfléchit en surface, les particules la diffusent, ce qui donne le vert opaque que l'on voit. Elle ajoute : « Si les Romains m'avaient vue expérimenter, ils auraient probablement ri en demandant : pourquoi ne sait-elle pas comment faire ? »
L'objet d'origine date du IVe siècle. Une frise mythologique y raconte la légende du roi Lycurgue, tirée du sixième chant de l'« Iliade » d'Homère. Taillée en haut relief, elle montre le triomphe de Dionysos, dieu du vin, sur Lycurgue, pris au piège d'une vigne. En 2022, la coupe a été reconnue comme l'une des sept merveilles du verre du monde par un panel international.
Une sculpture et un avis d'expert
L'université a commandé au verrier Elliot Walker une sculpture contemporaine qui rend hommage à son « jumeau antique ». Elle associe l'histoire de Lycurgue au Atlas Farnèse, le globe étant remplacé par une coupe. « Pour moi, c'est un lien avec les artisans romains », dit-il. L'œuvre sera dévoilée à la Millennium Gallery lors du Festival of the Mind, du 6 au 15 novembre, avant de rejoindre l'exposition permanente du Turner Museum of Glass.
Ian Freestone, professeur émérite de matériaux archéologiques à l'University College London, rappelle qu'un verre de couleurs similaires avait été reproduit dans les années 1960. Le travail de Sheffield est selon lui « plus ambitieux et plus précis » et se rapproche beaucoup plus des vrais tons de vert et de rouge de la coupe. « Pour la première fois, j'ai pu sentir à quel point il était difficile d'obtenir ces couleurs », dit-il. Cela, estime-t-il, aidera à comprendre comment travaillaient les artisans romains.
La teinte dépendait beaucoup des conditions dans le four, précise-t-il : selon la position du verre, la couleur variait. Ce qui, ajoute-t-il, laisse penser qu'il était très difficile pour les Romains de la maîtriser. « Avec le verre de Lycurgue, ils ont décroché le gros lot. »
Ian Freestone s'est aussi arrêté sur le sens du passage du vert au rouge. Une théorie y voit le mûrissement du raisin : « La scène représentée montre des vignes qui entraînent Lycurgue vers les enfers. La coupe a donc pu servir lors d'une cérémonie de boisson. » Il cite une lettre attribuée à Hadrien, adressée à son beau-frère à Rome : « Je t'ai envoyé des coupes bigarrées qui changent de couleur, offertes par le prêtre d'un temple… Je voudrais que tu les utilises lors des banquets des jours de fête. »
Source : The Guardian