Dans un sanctuaire de Carignan, en banlieue de Montréal, vivent les deux derniers survivants d'une série d'expériences lancées dans les années 1960. Tatu et Loulis, deux chimpanzés, maîtrisent respectivement 215 et 78 signes de la langue des signes américaine. Ils parlent surtout d'activités et de nourriture. Tatu aime le fromage, le café et le thé. Loulis réclame plutôt des parties de course-poursuite.
Un jour de juin, Tatu aperçoit des visiteurs. Elle passe l'index sur son front : le signe pour « noir », sa couleur préférée, et le mot qu'elle emploie pour tout ce qu'elle juge formidable. Puis elle porte le poing à sa bouche, d'un mouvement circulaire. « De la crème glacée serait une bonne idée », traduit Mary Lee Jensvold, chercheuse spécialisée dans les chimpanzés et directrice associée de la Fondation Fauna.
Une frontière que l'on croyait étanche
Le langage est-il propre à l'humain ? Au début du XXe siècle, les positions dominantes répondaient oui. Pour les psychologues behavioristes, les animaux ne faisaient que réagir à des stimuli. Noam Chomsky soutenait, lui, l'existence d'une grammaire innée propre à l'espèce humaine.
Les premières tentatives semblaient confirmer cette frontière. Dans les années 1930, Winthrop et Luella Kellogg ont élevé une jeune chimpanzé, Gua, auprès de leur fils Donald. L'expérience a pris fin quand Donald s'est mis à parler, et Gua non. L'anatomie des chimpanzés ne leur permet pas de produire les sons de l'anglais.
Allen et Beatrix Gardner, professeurs de psychologie à l'université du Nevada à Reno, ont alors misé sur les gestes. Leur méthode reposait sur l'immersion complète : l'animal vivait entouré de soignants qui ne communiquaient qu'en langue des signes.
L'expérience a débuté en 1966 avec Washoe, jeune femelle capturée en Afrique de l'Ouest pour les expériences de l'armée de l'air américaine. À sa mort, en 2007, elle disposait de 245 signes. Quatre autres chimpanzés ont suivi : Moja, Dar, Pili, mort d'une leucémie avant ses deux ans, et Tatu.
Herbert Terrace, à l'université Columbia, a acquis en 1973 un chimpanzé nommé Nim Chimpsky. Il a ensuite conclu que Nim réagissait aux signaux de ses instructeurs pour obtenir des récompenses. Terrace a mis fin au projet en 1977.
Washoe, Loulis et un bébé adopté
Roger Fouts, ancien étudiant des Gardner, a repris le projet avec son épouse Deborah. Les chimpanzés ont été transférés à l'université d'Oklahoma, Tatu et Dar en dernier, en 1981. En 1979, Washoe avait mis au monde un petit, Sequoyah, mort d'une pneumonie après quelques mois. Elle avait cessé de s'alimenter. Fouts a alors acquis un bébé chimpanzé, Loulis.
Un chimpanzé pouvait-il apprendre les signes d'un autre chimpanzé ? Pour le vérifier, l'équipe a cessé de signer devant Loulis. Il a imité sa mère adoptive, d'abord avec « viens et donne-moi », puis avec des demandes de câlins, de boisson et de chatouilles, enfin avec des combinaisons courtes comme « vite donne-moi ». Washoe lui saisissait parfois la main pour former le signe à sa place, comme des humains l'avaient fait pour elle.
En mars 1987, Fouts a visité avec Jane Goodall un centre biomédical où l'on menait des recherches sur le VIH sur des chimpanzés. Il s'est convaincu que son propre travail n'était qu'un moindre mal. Pour lui, tout laboratoire ou sanctuaire demeure une prison.
Des pétitions et des manifestations ont suivi. En 1997, l'armée de l'air américaine a annoncé la fin de ses recherches biomédicales sur les chimpanzés. Aux États-Unis, selon le programme ChimpCARE, 143 chimpanzés restent dans des centres de recherche, désormais affectés à des études cognitives et comportementales. Soixante-neuf autres sont dans des structures non accréditées, et 237 vivent dans des zoos accrédités.
Aujourd'hui, l'étude se fait sur le terrain
Catherine Crockford, chercheuse au CNRS à Lyon, étudie les chimpanzés sauvages. Selon ses travaux, ils combinent des sons pour désigner des situations précises, et ces combinaisons varient d'un groupe à l'autre. Elle cite des cris propres au toilettage, à la construction du nid, à la chasse et au jeu.
Tatu et Loulis vivent à Fauna depuis 2013. Un retour en forêt est exclu : nés et élevés en captivité, ils n'ont pas les compétences de survie et risqueraient un rejet violent. Le lieu n'est pas un zoo et n'ouvre au public qu'une fois par an. La reproduction y est empêchée, car l'objectif est qu'il n'y ait un jour plus aucun chimpanzé à accueillir.
La question divise les chercheurs eux-mêmes. Yannick Becker, de l'Institut Max-Planck de neurosciences cognitives, note que la législation protégeant les primates doit en partie son existence à ces expériences. Mary Lee Jensvold, qui étudie ces animaux depuis 1986, se voit poser la question : le referait-elle ? Sa réponse est non.
Source : Futura