La Tate St Ives vient d'ouvrir la première rétrospective qui embrasse toute la carrière de Wilhelmina Barns-Graham. La peintre britannique, née en Écosse, a longtemps été tenue à l'écart du récit officiel de l'école de St Ives.
Un glacier au centre de l'exposition
Au cœur du parcours, un retable monumental, Glacier (Blue Cave), attire le regard avec ses tendons gelés de turquoise et de blanc. Le glacier y paraît humain, comme une vivisection de roche, de glace et de neige. La toile a été peinte en 1950, non loin de la galerie, dix ans après l'arrivée de l'artiste à St Ives.
La commissaire, Katy Norris, évoque des formes déchiquetées et tordues, pourtant bien vivantes sur la toile. Elle voit chez l'artiste une approche à part, qui pose sans cesse la même question : ce que l'on voit, et ce que cela fait résonner à l'intérieur.
Barns-Graham a vu le glacier de Grindelwald, en Suisse, en 1949. Le cinéaste Mark Cousins parle d'une sorte de renaissance. Une soixantaine de peintures et de dessins ont suivi en trois ans. Dans une lettre à la Tate en 1965, elle écrivait : « On aurait dit qu'il respirait ! »
Huit décennies de recherches
Née en 1912 à St Andrews dans une famille aisée, elle a dû affronter un père hostile à son projet de vivre de son art. À 18 ans, portée par son amour de Cézanne, elle entre à l'Edinburgh College of Art. Installée à St Ives, elle se décrit comme une solitaire mais devient une figure de l'école qui s'y est formée autour du port pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a poursuivi ses expériences sur la couleur, la géométrie et la répétition jusqu'à sa mort en 2004, à 91 ans.
Elle associait des couleurs à des personnes, des lieux, des émotions et même des lettres de l'alphabet. Elle y voyait une expérience totale. Cousins a consacré à ce regard, en 2024, un film intitulé A Sudden Glimpse to Deeper Things.
Dans les années 1960 et 1970, la série Things of a Kind in Order and Disorder pousse plus loin. Elle alignait de petits carrés de carton sur le sol de son atelier, puis les déplaçait au hasard d'un coup de pied. Norris y voit une manière neuve d'éprouver le monde, proche de la théorie du chaos. Dans les années 1980, les carrés cèdent la place aux Small Energy Drawings, des lignes d'encre tracées du bout du pouce.
Mariage brisé et guerre du Vietnam
Son mariage avec l'écrivain David Lewis s'est achevé par un divorce en 1963. Elle comparait elle-même Olive Green Squares on Vermillion, huile de 1968, à un mariage brisé. Protest date de 1967, quand la guerre du Vietnam faisait rage, un an après Revolver des Beatles. Selon un commentaire cité, elle pensait là à la participation et à l'action : elle agit, elle en fait partie, et n'est plus en admiration devant un phénomène naturel qui suit son cours.
Une place à reprendre
La directrice de la Tate St Ives, Anne Barlow, y voit une « célébration attendue de longue date ». L'historienne de l'art Virginia Button a écrit que Barns-Graham s'était sentie écartée en tant que femme de l'histoire de St Ives, centrée sur Ben Nicholson, Peter Lanyon et Patrick Heron. Elle a connu une brève célébrité dans les années 1950. Celle-ci s'est estompée dans les années 1960. Son travail devenait de plus en plus anguleux, selon Rob Airey, directeur du Wilhelmina Barns-Graham Trust, mais aussi plus audacieux, moins commercial et plus difficile à classer.
Dans les années 1990, elle disait n'avoir plus de temps à perdre. Octogénaire, révoltée par une décennie ruineuse pour l'environnement, elle posait la couleur sur la toile avec une énergie urgente. Pour Cousins, le récit de St Ives l'a aplatie, et il faut l'en extraire pour la voir comme une imagination singulière.
Notre regard
Cette rétrospective pose une question de fond : peut-on lire une œuvre sans le cadre d'une école qui l'a laissée de côté ? Cousins plaide pour la sortir de St Ives, alors que l'exposition se tient dans la ville même. Le public dira si la lecture de Norris, qui relie le glacier, les carrés et les dessins, suffit à installer l'artiste à part.
Source : the Guardian